L'Hospice

Vers l'an 1180, l'Hospice de Trun vit sa fondation.

Un élan charitable doublé d'une opération de police parraina cette institution; en effet, les mendiants, souvent estropiés ou infirmes, importunaient souvent, quand ils ne servaient pas d'indicateurs aux bandes de voleurs organisées. Les bourgeois eurent l'idée, copiant les idées généreuses des preux chevaliers, de faire oeuvre utile et de rassembler et entretenir les pauvres gens. Deux maisons de torchis servaient d'abri, le pain et le feu étaient assurés, moyennant quoi, les assistés avaient interdiction de sortir de l'enclos.

Au cours des siècles suivants, la "Maison Dieu" reçoit pour son entretien des dons en argent, des rentes et des terres; au XIIIe siècle un ordre de chevalerie gère la maison. Durant la guerre de cent ans , les paysans souffrent des "descentes" que font les compagnies dévastant les campagnes, par contre la "Maison Dieu" enrichie des dons anciens rachète les biens des nobles endettés par la guerre. On construit de nouvelles masures où les pauvres vivent par 2 ou 3 et couchent sur une même paillasse. L'hospice est doté d'une chapelle desservie par un chapelain.

La Maison Dieu est administrée par un délégué élu des bourgeois de Trun qui confond parfois son escarcelle avec celle de l'hospice. A l'heure des comptes, il n'est pas rare de voir celui-ci obligé de vendre quelques uns de  ses biens propres pour équilibrer les comptes.

Le début du XVIIe siècle voit l'élan religieux donné sous l'impulsion de St Vincent de Paul gagner les campagnes. L'hospice s'organise un peu, des édifices sérieux sont construits et, surtout, une administration intérieure se crée. Sous la direction de Magdeleine Masméjan une structure prend forme. On enseigne aux fillettes. Des ateliers occupent les semi valides qui font des cordes et du travail de la laine; d'autres font du jardinage.

A deux reprises sous le règne de Henri IV et de Louis XIV, le pouvoir veut s'emparer de l'hospice et des revenus qu'il représente. Après divers procès les bourgeois obtiennent gain de cause et gardent la direction. Cependant, mis en alerte, les administrateurs gèrent un peu plus honnêtement les revenus.

En 1730, la maison reçoit 40 pensionnaires et 10 enfants. Trois maîtres des travaux sont employés. En 1774, on construit un bâtiment à étage (celui de droite en entrant). Une comptabilité sérieuse prend jour et les fonds sont vraiment utilisés pour le bien de la petite communauté...

Charles Malsoute

 

L'ADMINISTRATION DE LA MAISON-DIEU

La Maison-Dieu, c'est à dire l'hospice, ses propriétés, ses revenus, était administrée "par les bourgeois, manants et habitants de Trun" qui se réunissaient une fois l'an. Ils élisaient des administrateurs, mais en fait, un seul s'en occupait réellement. L'assemblée annuelle ne pouvait que ratifier les comptes qu'on lui soumettait de vive voix, et ne pouvait que les approuver car les recettes étaient de beaucoup supérieures aux dépenses... et on avait plus de mendiants. Cette assemblée était d'ailleurs la première à faire payer à l'hospice les dépenses qui incombaient aux habitants, par exemple l'entretien des rues et des chemins.

La Maison-Dieu était riche de terres, de rentes, de maisons, de dîmes, de pièces d'or. L'entretien d'une vingtaine de miséreux n'absorbait pas le quart de son revenu. Avec le surplus, elle achetait des parcelles de terre autour de l'hospice, des boutiques; qu'il fallait louer, gérer, échanger, réparer.

Il est probable que la plupart des administrateurs ont fait de leur mieux pour gérer le patrimoine de la Maison-Dieu. Il n'empêche que louer, vendre, échanger pouvait entraîner à favoriser des amis, satisfaire un client. Il fallait discuter avec les mauvais payeurs, faire des procès aux récalcitrants, tels les curés de Bailleul et de Tournay qui disputaient au sujet des dîmes aussi bien que sur la nature du grain à fournir que sur la mesure à employer. Si l'on songe que la comptabilité n'existait pas, on devine ce qui s'est passé. L'administrateur faisait comme pour lui, il gérait la fortune de la Maison-Dieu comme la sienne propre et mettait tout dans la même caisse. En fin de mandat, ou plutôt quand l'assemblée annuelle décidait de son remplacement, il rendait des comptes en passant les papiers, résumant de vive voix le bilan. On s'apercevait alors qu'il manquait de l'argent et on l'invitait à rétablir la situation et la balance. Voici des exemples: en 1608 Henry Le Damoisel vend à l'hospice six vergées de terre en labour "pour s'acquitter de ce dont il était redevable sur un compte comme administrateur". En 1630 Guillaume Lecornu cède deux pièces de terre d'une valeur de 650 livres pour payer ce qu'il devait à l'hospice. En 1630 Richard Fauché, administrateur, cède deux pièces au réage de la Justice pour régler son compte. Si les administrateurs sont décédés, ce sont les veuves qui règlent les dettes: la veuve Malfiliatre cédera en 1638, 2 pièces de terre à Tournay, la veuve Tabar "donne jouissance d'un pré pour paiement de 330 livres que son mari devait comme administrateur de la Maison-Dieu".

Cette richesse de l'hospice était connue. Certains en quête d'une bonne affaire eurent l'idée de faire considérer la Maison-Dieu comme une Abbaye et de se faire nommer à ce bénéfice. Les bourgeois de Trun y avaient prêté le flanc.

En 1579, ils désignaient Ignace Berger comme administrateur. Maître Jacques Tanqueray, prêtre, administrateur sortant, refusa de quitter la place qui était lucrative. On alla en justice. La cour d'Alençon, par sa sentence ordonna "que le sieur Berger nommé par les bourgeois de Trun, jouira par provision du titre d'administrateur de la Maison-Dieu et que tous les ans, seront élus deux bourgeois pour tenir bureau de quinzaine en quinzaine. Berger sera administrateur pour trois ans et devra fournir bonne et suffisante caution". Ajoutons que ce Berger était prêtre.

Cette polémique attira l'attention du pouvoir. Henri IV était à peine monté sur le trône qu'il se référait à sa grand mère, Marguerite d'Alençon et prétendait que la Maison-Dieu était de fondation royale. En mars 1595, les gens de Trun apprenaient avec stupéfaction, que sur proposition de l'archevêque de Bourges, grand aumônier de France, le sieur Isaac Simonnet était nommé administrateur de la Maison-Dieu. Ils demandèrent des explications. Henri IV répondait par lettre au bailli d'Alençon "Il nous appartient à cause du droit de notre couronne de pourvoir à l'administration des hôpitaux, maladreries et autres lieux pitoyables qui ne sont pas de fondation ou de patronage d'ancien prince, évêque ou commanderie".

Les habitants de Trun réagirent et firent savoir qu'ils ne recevraient pas Simonnet. Ils élirent un autre administrateur. C'était la lutte entre les bourgeois et le pouvoir royal. Dans une pièce de procédure on lit ceci: "Il y a environ quatre cents ans que nos prédécesseurs fondirent et bâtirent leur hôpital du bourg de Trun pour lequel ils donnèrent particulièrement des terres, des rentes et d'autres biens, ayant toujours tenu à l'oeil de les conserver. L'intention des fondateurs était d'entretenir et de fournir de la nourriture des pauvres, de nommer un ou deux marchands pour le gouvernement des biens temporels, ce qu'ils ont fait continuellement. Ces ressources sont convoitées par quelques gens pour leur profit".

C'était exact, Simonnet se tint coi, mais surveillait son affaire. En 1606, il fit appel pour être mis en possession de la direction de l'hospice. D'après les habitants de Trun, Simonnet se serait entendu avec Bardon et Malfiliatre qui étaient à la fin de leur mandat pour leur succéder. Les bourgeois de Trun avaient nommé François Boitard. On plaida et Simonnet obtint gain de cause: Boitard fut condamné à lui remettre les clés sous peine de prison.

Mais les bourgeois de Trun ne se tinrent pas pour battus. Ils firent appel devant le parlement de Normandie, lequel leur donna raison. Il ne restait qu'à payer les frais du procès: la Maison-Dieu paya et eut son administrateur de Trun.

EN LUTTE AVEC LOUIS XIV

L'affaire Simonnet avait éveillé l'attention de l'administration royale. L'intendant alerta le Procureur du Roi, Guillaume de Maunoury, sieur d'Aubry. Celui-ci n'eut aucune peine à savoir que tout le monde avait profité de la fortune de l'hospice "le désordre de l'hôpital n'est que trop connu" écrivait le Procureur: pillage du revenu, aliénation de biens, locations fictives, échanges simulés, soi-disant avec le consentement général". Condamnés en 1652, les bourgeois refusèrent d'exécuter la sentence. Guillaume de Maunoury ne lâcha pas l'affaire: il demandait la restitution à l'hospice de huit à dix mille livres plus les intérêts, ce qui ferait aujourd'hui plusieurs milliers d'euros. Les bourgeois continuèrent leurs fructueuses affaires sur la Maison-Dieu. Cette fois, le Procureur envoya à Trun chercher les livres de comptes de l'hospice. Ils étaient chez le curé Guillaume de Bonnet. On alla chez le curé, lequel refusa tout net de les donner sous prétexte qu'ils ne devaient pas sortir de chez lui.

Les bourgeois de Trun prirent à leur tour l'offensive: Les gens du Roi n'ont pas à s'occuper de la Maison-Dieu. Elle a été fondée jadis par eux, ils la gèrent de leur mieux et comme ils l'entendent avec le consentement de tous les habitants.

L'administration royale les invita à faire la preuve et à fournir la charte de fondation de la Maison-Dieu. Hélas, elle était introuvable et l'on répondit qu'elle devait être dans les papiers du Cardinal Mazarin lesquels étaient sous scellés.

Cette réponse évasive eut immédiatement sa riposte. En septembre 1665 sur proposition du Cardinal Barberini, Grand Aumônier de France, le Roi nommait comme administrateur de l'hospice de Trun: Jacques Godard, sieur de la Luzerne, de la paroisse de Thorigny (près de St Lô).

Les bourgeois refusèrent de le recevoir et ripostèrent en nommant Pierre Dudouyt, avocat à Trun, administrateur de l'hospice. Ainsi c'était la lutte contre la volonté du Roi; elle se fit à coups de "papier timbré" si l'on peut dire.

La procédure fut longue, multiple et confuse.

On trouve aux archives de l'hospice de Trun l'arrêt du Roi daté de Saint Germain reconnaissant les droits de bourgeois de Trun. Ce document porte la signature de Louis XIV, un magnifique "Louis", contresigné de Phélippeaux.
Les bourgeois avaient gagné.

 

LA FORTUNE DE L'HOSPICE

Louis XIV ayant décidé de faire un recensement général des biens du clergé et des fondations pieuses, les bourgeois de Trun firent la déclaration ci-dessous en 1680:

Déclaration du Revenu Temporel de l'Hôpital du Bourg de Trun qui baillent au Roy, notre Souverain Seigneur en sa Chambre des Comptes de Rouen à cause de sa Duché de Normandie, Me Louis Gontier prêtre, Pierre Picard, Michel Crettey et Robert Vallet nommés à l'administration d'iccluy par le général des bourgeois et habitants du dit lieu, donateurs et fondateurs du dit hôpital, le tout assis au bourg de Trun

Premièrement

L'enclos du dit hôpital consistant en une chapelle, maisons à loger les pauvres, granges cours et jardins contenant demi acre et dix perches, jouxte d'un coté Jacques Malfiliatre et la venelle vers Richard Lolier, d'un coté et d'un bout les ouves de derrière le dit bourg d'autre bout l'issue de la grande rue.

- Un jardin sis haut du dit bourg où il y a un corps de logis servant de grange contenants 9 perches et demi, d'un coté Louis Lecointre sieur de Godillon, d'autre les représentants de Jean Varin, d'un bout la grande rue d'autre bout les héritiers de Robert Laflos et François Baril.
- Une pièce de terre contenant 5 vergées au réage de dessus le Moulin de Drieu, jouxte d'un coté la sente rendant au dit Moulin, d'autre coté Malfiliatre, d'un bout de la sente de la Hardouelle et d'autre bout le chemin tendant au marais; cette pièce est labourable
- 2 acres de terre au réage du Buisson Boscher jouxte d'un coté Louis Lecomte sieur de Godillon, d'autre coté Jacques  Malfiliatre
- 2 acres de terre labourable au réage de la Justice
- 5 vergées de terre labourable au réage de dessus le Merdret
- Onze vergées et demi labourables au village de Magny
- 3 vergées labourables à Magny
- 9 vergées labourables à Magny, jouxte Pierre Tabar
- Une acre es hayes Papillon
- 3 acres au réage de la Salonière
- 7 vergers au-dessus du Merdret
- 8 acres labourables au réage et au dessus de la Garenne, jouxte Pierre Damoisel sieur des Isles et les représentants de Guillaume Tabar chirurgien
- 3 vergées sur le chemin de la cambe
- 5 vergées sur le mont de Coulonces
- 6 vergées au mont de Coulonces
- 3 vergées labourables sur le dit mont de Coulonces
- 3 acres et 1/2 labourables au chemin de Jort
- 3 acres au réage de la Croix Blanche
- 5 vergées au réage de dessus le chemin de Jort
- 3 acres et une vergée et demi au réage du jardin Goupil
- 7 vergées de labour au réage du jardin Goupil
- 4 acres au réage de la Sablonière
- 5 acres au réage Planche Gastel jouxte d'un coté le chemin de Falaise
- 10 vergées au réage Gastel
- 6 acres au réage des Canaux jouxte d'un coté Jacques Le Prevost sieur de la Porte
- 2 acres au réage de la Fosse Damerette
- 5 vergées au réage pendant du Mont Coulonces
- 5 vergées aux Marettes jouxte le chemin de Rouen
- 4 acres labourables sur le chemin du Mesnil
- 5 vergées à Neauphes jouxte le comte de Vezelay
- 1 acre au réage de la Justice
- 5 vergées au Mont de Coulonces
- Une vergée à Tournay jouxte Jacques Bardou
- etc...

 

Jouit le dit hôpital de prendre en la paroisse de Bailleul, les 2/3 de la dîme de 200 acres de terres labourables entre les chemins de la dite église de Bailleul tendant à Trun par le haut de Villedieu, de la par sous la Londe à Vauvert à la chaussée de l'étang du moulin et de là entre le dit étang jusqu'à la sente du Nuisement en ce compris le Val André.

Jouit le dit hôpital d'un trait de dîme à prendre sur le fief d'Ectot en la paroisse de Camembert s'étendant sur les Champeaux

Le dit hôpital a droit de prendre et avoir chaque année une pension de 64 boisseaux de froment, ancienne mesure sur la dîme de Tournay appartenant aux Religieux de Silly.

Le dit hôpital a droit de prendre diverses parties de rente foncière sur les dénommés ci-après:

Dans le bourg de Vimoutiers 40 sous, Héritier Thomas Dudouyt 25 sous et 2 chapons, Héritier Baril 17 sous et un chapeau de roses à la fête du Saint Sacrement, François Simon à Trun 4 livres par an.

Résumons: 16 sous, 11 livres, 21 livres, 20 sols, 8 boisseaux d'orge, 20 sous, 20 boisseaux d'orge, 20 sous et un chapon à Ecorches: 9,10,64,14,7 sous à Neauphes: 20 sous, 24 sous et 3 poules, etc..

Le tout ainsi déclarent être situé dans le bourg de Trun duquel revenu se montant à environ 1000 livres y compris les rentes suivant la dernière adjudication.

 

Les possessions de l'hospice de Trun enterre représentent environ 90 hectares actuels. Ces terres sont louées et en général les baux sont renouvelés tous les 9 ans. On peut en estimer le revenu à 6000 livres vers l'an 1700.

Les dîmes payables en blé ou en orge peuvent produire 1000 livres.

L'hospice possède aussi des maisons non déclarées, on peut donc estimer à environ 7000 livres le revenu annuel de l'hospice.

Difficile d'évaluer en euros actuels (probablement de l'ordre de 10 000 Euros)

R. Bonnet de la Tour